Le Liban est un pays en guerre. Et ça ne date pas d’hier. Peu d’entre nous conçoivent ce qu’il y a derrière ces mots « vivre et travailler dans un pays en guerre ».
Vivre dans un pays en guerre
Le Liban est un pays en conflit permanent depuis des années et qui vit sous une alternance de cessez-le-feu et de reprises des hostilités.
Le pays est donc soumis à une pression latente et permanente. On y voit passer les drones comme ailleurs les pigeons. Surtout, cette année, les frappes ne sont pas signalées alors qu’elles l’étaient en 2024. Ajoutons qu’il n’y a pas de limite géographique que se donnerait l’armée israélienne puisqu’ils s’autorisent à frapper n’importe où, n’importe quand. Y compris pendant les cessez-le-feu. Ainsi Beyrouth intra-muros, a été frappé violemment en mars et avril, et Beyrouth sud au moins deux fois au mois de mai, pendant le cessez-le-feu. Les passages du mur du son à faible altitude sont réguliers laissant présager des frappes imminentes.
À cela s’ajoute un autre point de sensibilité : les tensions intercommunautaires. C’est ce que l’on redoute le plus sur place. Heureusement, ça n’a pas dégénéré en conflit. Quelques petites rixes par-ci par-là. Mais la société civile tient. Un miracle civique selon des libanais qui n’en peuvent plus.

Ne pas pouvoir se déplacer
Les déplacements à l’international
Il y a beaucoup de fonctionnaires français au Liban. Dont de nombreux célibataires géographiques. Ce qui n’est, d’habitude, pas un problème puisque le pays est à quatre heures d’avion de la France.
Mais, même au plus fort des événements, le télétravail en France n’a pas été autorisé : interdiction absolue. Aucune dérogation n’a été accordée et personne n’a pu partir. Alors que ça tombait un peu partout dans Beyrouth. Or les détachés vivent un peu partout dans Beyrouth – excepté en zone rouge.
Maintenant, il n’y a quasiment plus de vols. Seules la Middle East Airlines et Turkish Airlines en assurent quelques-uns. Mais les billets coûtent désormais 1500 euros aller-retour. C’est aussi à cela que sert l’indemnité d’expatriation ou l’ISVL. Bref, on ne peut se le permettre que si on est payé en euros, ou en dollars. Les personnels rémunérés en monnaie locale sont, eux, devenus pauvres avec la dernière crise économique il y a quatre ans. Et cela ne va toujours pas mieux.
En outre, il faut demander une autorisation de sortie du territoire auprès du chef d’établissement et du Poste. Avec contact à fournir et géolocalisation nécessaire. On croirait demander à partir au Mali ! Alors que les gens demandent simplement à rentrer en France pour leurs congés ou des impératifs familiaux. Bien sûr, cela ajoute au stress : et si on ne me l’accordait pas ?
La plupart des détachés tiennent le coup. Peu ont dû se mettre en arrêt maladie. Le service et l’engagement auprès des élèves et des écoles homologuées sont ininterrompus.
Les déplacements sur le territoire
Cependant, nombreux sont ceux qui ressentent le besoin de s’éloigner un peu des zones à risque, de respirer en dehors de la ville. Or, là encore, c’est compliqué.
Les recommandations de l’ambassade relayées par les chefs d’établissement en mars-avril étaient de ne pas bouger, restez chez soi, fenêtres ouvertes et volets fermés pour parer aux possibles souffles. Elles ont pu tomber, insistantes et assorties d’une demande de géolocalisation, alors que certains avaient déjà quitté la ville pour la fin de semaine. Ces mesures strictes, quoique légitimes, pèsent sur ceux qui veulent s’éloigner des bombardements le temps d’un week-end, pour leur famille et leurs enfants.
Parallèlement, et pour les mêmes raisons de sécurité, il faut parfois envisager de vivre ailleurs pendant quelque temps. Cela peut même être une demande expresse du chef d’établissement. Et c’est vrai que des immeubles ont été détruits, y compris proche du Sérail, en plein cœur de Beyrouth. Certains détachés habitaient à moins de 300 mètres.
Rassurer et assumer
Et puis, il faut rassurer. Rassurer la famille, les amis en France qui paniquent dès qu’il y a une frappe. N’étant pas dans le contexte, pour eux, un bombardement cela signifie que leurs proches ont été touchés. Autant dire que ça prend beaucoup de temps.
Surtout, il faut continuer à assumer d’avoir fait le choix de partir à l’étranger.
Donc assumer cette mise en danger de soi et, parfois, de ses enfants. C’est sans doute le plus délicat voire le plus complexe dans cette incertitude permanente. Incertitude entretenue par le discours des Libanais qui sont des professionnels de la résilience : « Demain ne sera pas forcément meilleur et le passé est tellement terrible… ».
Accéder à l’information
L’accès à l’information varie en fonction de l’établissement et de la politique du chef d’établissement : communication ou non ? quelle lisibilité de l’information ?
En outre, les chefs d’établissement ne peuvent relayer que ce qu’on leur fournit.
Or il se trouve que le consulat a été cruellement silencieux : une seule lettre, celle de la Directrice générale de l’AEFE. Lettre très attendue d’ailleurs et qui a marqué les esprits de ceux qui l’ont lue.
Cette absence de communication en direction des Français a déçu : même si cette communication peut sembler formelle, elle est importante.
S’adapter
Les gens ont continué à travailler et sont à l’écoute des consignes et des restrictions envoyées par le Poste. Au dernier moment parfois. Il a donc fallu faire preuve de grande souplesse et il n’y a eu ni récriminations ni plaintes. Pour les formateurs qui se déplacent sur toute la zone, c’est particulièrement complexe : l’autorisation de bouger peut arriver la veille du départ prévu. Ou n’être pas accordée. Tout le travail de préparation est alors mis de côté.
Au quotidien, la vie est toujours un peu compliquée mais les magasins sont bien achalandés, il n’y a pas de pénurie.
Bref, les gens tiennent le coup et font preuve d’une impressionnante adaptabilité.
Accompagner
Et puis, il y a les personnels libanais avec qui l’on travaille tous les jours. Eux, subissent directement la guerre. Ils ne doivent pas simplement déménager, la maison qui leur appartenait a parfois été détruite. Ils ne doivent pas simplement rassurer leurs proches restés en France, ils en ont souvent perdu un. Il est difficile de savoir comment les soutenir.
Il faut également accompagner les élèves, ne pas éviter le sujet de la guerre. Certains ont un parent militaire. D’autres sont déplacés, venus du sud, à Beyrouth. Partout, dans les écoles comme dans les rues, il y a des déplacés : la population de Beyrouth a peut-être augmenté d’un million.
On n’est jamais totalement préparé à faire face à un conflit armé. Mais on ne doit pas se soustraire à nos obligations.