La mobilisation au Lycée Lyautey de Casablanca entre en résonance avec les réflexions autour du travail réel, du travail empêché, de la charge de travail. Et avec une des préoccupations fondamentales de la CFDT.
Les personnels du lycée Lyautey de Casablanca au Maroc sont en grève reconductible. Mais leur situation, leurs préoccupations et leurs demandes ne sont ni purement locales ni strictement internes. Elles s’inscrivent dans des problématiques qui concernent tous les personnels.
La mobilisation au Lycée de Casablanca
La mobilisation du 12 mai, reconductible, n’est pas sortie de nulle part. Elle est l’aboutissement d’une accumulation d’inquiétudes et de contraintes, d’une dégradation continue des conditions de travail.
Des revendications votées à l’unanimité lors de l’assemblée générale du personnel, deux tendances fortes se dégagent.
La première, c’est l’évidence d’une fragilité économique de plus en plus douloureusement ressentie. Les demandes concernent donc une augmentation salariale, un dégel du point d’indice, une indexation sur le coût de la vie. Ainsi que l’exonération des frais de scolarité pour les enfants de tous les personnels. Et enfin, pas de journée de carence lors d’un arrêt maladie.
La seconde, c’est l’évidence, tout aussi criante, que le travail est malade. C’est pourquoi les personnels veulent une réduction du temps de travail, la création d’un comité social pour le personnel et des classes moins chargées.
Cette mobilisation n’entend pas régler les problèmes par l’épreuve de force. Elle a pour but de réactiver le dialogue social, de préserver la relation de confiance et de travail constructif mené depuis des années.
À bien des égards, le lycée de Casablanca constitue un cas d’école.
Mobilisation : Surcharge de travail ?
Les problématiques à l’œuvre à Lyautey sont bien connues des sociologues comme des organisations syndicales.
La CFDT publie chaque année son baromètre de l’état du travail.
Il est manifeste que les difficultés professionnelles ne naissent pas tant d’une augmentation quantitative de la charge de travail que d’un décalage croissant entre le travail prescrit et le travail possible.
Le psychologue du travail Yves Clot a largement développé cette idée à travers la notion de travail empêché : un professionnel ne souffre pas uniquement d’avoir beaucoup à faire ; il souffre aussi de ne plus pouvoir faire correctement ce qu’il estime constituer le cœur de son métier.
Dans un établissement scolaire, cette question prend une acuité particulière. Enseigner ne consiste pas simplement à exécuter une liste de tâches. C’est articuler préparation pédagogique, suivi des élèves, relations avec les familles, évaluations, travail collectif, participation institutionnelle. Bref, c’est s’adapter à des demandes multiples et mouvantes.
Lycée de Casablanca -Tensions structurelles
Le problème ne vient pas du manque d’adaptabilité des personnels. Encore moins de leur paresse supposée. Il ne vient pas même de la surcharge ou de l’excès de travail. Mais du manque d’organisation et de lisibilité : tout s’entasse, s’accumule et s’empile sans qu’il soit finalement possible de dégager des priorités dans cet imbroglio d’exigences multiples.
Les travaux de Bruno Palier permettent d’éclairer cette situation. La question est celle de la soutenabilité du travail.
Une organisation complexe ne peut accroître continuellement les attentes, les dispositifs, les sollicitations et les exigences de coordination sans s’interroger simultanément sur les ressources disponibles, les priorités réelles et les marges de manœuvre laissées aux professionnels.
Ainsi, pour que l’organisation du travail soit performante, elle doit être équilibrée. Une règle est donc essentielle : ajouter suppose parfois retirer, simplifier ou réorganiser.
C’est bien ce qui se passe au Lycée Lyautey. Les échanges observés ces dernières semaines expriment moins un refus du changement qu’une demande de lisibilité et de régulation. Et les personnels ne demandent pas moins d’engagement, ils demandent que celui-ci demeure intelligible et praticable.
Qualité de vie et conditions de travail
L’enquête effectuée à ce sujet par la CFDT Éducation monde a recueilli plus de 450 réponses. Ce qui montre que c’est une préoccupation essentielle des personnels. Et il ne s’agit pas là de parti-pris syndicaliste comme d’aucuns pourraient le croire.
En effet des économistes du travail, comme Christine Erhel et Coralie Pérez, ont montré que la qualité du travail et des conditions d’emploi n’est pas un sujet périphérique ou corporatiste. Elle constitue un facteur central de stabilité organisationnelle, d’efficacité collective et de maintien de l’engagement professionnel. Autrement dit, prendre au sérieux la question des conditions de travail n’est pas un luxe social, c’est une exigence de bon fonctionnement.
Poser la question de la qualité du travail n’est ni un signe de faiblesse organisationnelle, ni une posture revendicative. Ce ne doit pas être non plus la cause d’un affrontement binaire entre direction et personnels.
Résoudre les tensions par le dialogue social
À Lyautey et partout ailleurs, on revient alors aux réalités du terrain propres à chaque établissement. Mais les questions sur le travail concret nourrissant le dialogue social restent les mêmes partout : qu’est-ce qui fonctionne ? qu’est-ce qui bloque ? qu’est-ce qui s’accumule ? qu’est-ce qui pourrait être simplifié ? qu’est-ce qui est prioritaire ?
Les réponses appartiennent à tous les personnels de chaque établissement. En effet, ils en connaissent les spécificités qui en tant qu’enseignant ou perdir, qui en tant qu’administratif ou surveillant…
Car les établissements les plus solides ne sont pas ceux où les tensions n’existent jamais. Ce sont ceux capables de transformer ces tensions en intelligence collective.
La CFDT Éducation monde est aux côtés de tous ceux qui s’attachent à construire un dialogue social porteur d’améliorations.
